Pétrole : une impudente guerre des prix

La plongée spectaculaire de l’or noir à l’origine du krach boursier est la plus importante qu’a connu le pétrole depuis la première Guerre du Golfe. En rebond mardi, les prix ont récupéré depuis ce matin environ le tiers de leurs pertes. Mais le bras de fer entre l’Arabie Saoudite et la Russie à l’origine de leur chute expose les cours du brut à une forte volatilité.

Depuis la Guerre du Golfe en 1991, le marché de l’or noir n’avait pas connu une journée aussi éreintante. Lundi, les cours de brut américain et européen se sont respectivement effondrés de 27,44% et de 26,55%, s’échangeant à 30,15$ (-11,3$) et 37,20$ le baril en fin de séance. Une séance de marasme au cours de laquelle le pétrole américain a chuté jusqu’à 27,35$ et son concurrent de la Mer du Nord jusqu’à 35$.

L'impact de cette chute a largement dépassé le secteur de l’énergie. Le krach pétrolier a créé un véritable séisme sur les marchés actions dont la magnitude a été violemment ressentie aux quatre coins de la planète.

En rebond mardi, les cours ont récupéré une partie de leurs pertes, mais les rebondissements à venir du "dossier" et l'équation iconnue de l'épidémie de coronavirus promettent encore de forts épisodes de volatilité.

Pressurisés depuis le début de l’année, d’abord par l’accord commercial entre la Chine et les Etats-Unis, puis par l’apaisement des tensions en Iran, et, enfin, par la chute de la demande chinoise (-20%) avec l’épidémie de coronavirus, les prix de pétrole avaient déjà baissé de plus de 20% depuis le début de l’année avant leur lundi noir, où ils se sont enfoncés encore plus en une seule séance, victimes d'une guerre ouverte de la production et des prix entre la Russie et l'Arabie Saoudite.

Une demande de pétrole moribonde en 2020

Après plus de trois années d’une alliance diplomatico-commerciale relativement préservée au sein de l’Opep+, le dernier sommet de Vienne de l'alliance a pris acte – et au prix fort – des divergences de vue stratégique de Ryad et de Moscou.

Larvées depuis plusieurs semaines, ces discordances ont éclaté au grand jour dans un contexte de perspectives très dégradées pour l’or noir en 2020. Car avec la déconfiture de la demande chinoise et la propagation du Covid-19, l’AIE estime que les producteurs de brut devront faire face, pour la première fois de leur histoire, à une chute de la demande mondiale d’environ 90 000 barils par jour, selon son scénario central.

Pour enrayer la machine de la baisse des cours, l’Arabie Saoudite, meneur de jeu de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), a milité pour une nouvelle réduction de l'offre du cartel et de ses alliés de l'Opep+, via une baisse supplémentaire de production d '1,5 million de barils par jour (à celle préexistante) jusqu’à la fin du deuxième trimestre.

Veto russe & surenchère saoudienne

Naturellement validée par les autres membres de l’Opep lors de leur sommet de Vienne jeudi dernier, cette proposition relativement exceptionnelle était toutefois conditionnée à l’accord de son allié russe. Le lendemain, après d’âpres heures de négociations, Ryad n’a pas réussi à rallier Moscou à sa cause. En posant son veto, la Russie a créé une situation inédite depuis la création de l’Opep+ fin 2016. Prenant de court les opérateurs, l’impasse viennoise a entraîné un premier mouvement baissier d’importance en plongeant les cours à près de -10% vendredi.

Mais c’est la réponse du Royaume saoudien, 48 heures plus tard, qui a entraîné le krach pétrolier de lundi : froissée par le refus russe, l'Arabie Saoudite a décidé de jouer son vatout en faisant circuler l’information dimanche que son géant public pétrolier, Saudi Aramco, augmenterait dès avril sa production pour la porter de 10 à 11 millions de barils par jour (contre 9,7 actuellement), et offrirait à tous ses clients des baisses de tarifs de 6 à 8 dollars par baril.

Le pétrole US en ligne de mire

But de la manœuvre : faire chuter les prix pour forcer la Russie à faire marche arrière, voire plus puérilement lui mettre des bâtons dans les roues en lui grapillant quelques parts de marché au passage pour maximiser ses revenus en période de turbulence, comme l’ont assuré certains délégués de l’Opep au Wall Street Journal .

Pour le Kremlin, pas de panique à bord en apparence. Ses ambitions sont très assumées, et la réaction saoudienne n’a pas créé de grande surprise. S’il a justifié son veto en arguant que son budget 2020 avait été calculé sur une base à 42 dollar le baril (celui de Brent s’échangeait encore au-dessus des 50 dollars il y a moins d’une semaine), il a fait un choix : celui de laisser tomber l’alliance de l’Opep+ pour ne pas dérouler le tapis rouge au pétrole américain issu du gaz de schiste, grâce auquel les Etats-Unis sont devenu en 2018 le premier producteur mondial de brut. Plus cher que l’offre russe et saoudienne, l’or noir américain serait donc avantagé par une hausse des cours.

Les inquiétudes russes de voir les Etats-Unis accroître davantage leurs parts de marché traduisent aussi plus largement l’affirmation de sa position stratégique en Europe face à Washington. Et sont plus prosaïquement une réponse aux récentes « piques » américaines lancées à l’encontre de ses ambitions sur le marché mondial de l’énergie.

Sanctions américaines

La Russie n’a pas digéré les sanctions américaines adoptées fin décembre contre le gazoduc Nord Stream 2, qui doit lui permettre de doubler ses livraisons de GNL vers l’Allemagne. Dénoncées par l’Union européenne, ces sanctions consistent à geler les avoirs et révoquer les visas américains des entreprises de l’UE collaborant à sa construction ainsi qu’à celle d’une deuxième installation, qui doit relier la Russie à la Turquie.

Plus récemment, le renforcement des sanctions financières américaines à l’encontre d’une filiale vénézuélienne de la société pétrolière russe Rosneft dont les avoirs détenus aux Etats-Unis ont été gelés, ont mis à mal la patience du Kremlin.

Malgré l’influence politique qu’elle a gagné au Moyen-Orient avec l’Opep+, la Fédération n’y retrouverait pas complètement ses petits. Selon Bloomberg, elle jugerait que l’une des contreparties économiques de l’alliance – une augmentation significative des investissements saoudiens en Russie – n’est pas à la hauteur de ses attentes.

Quant à la réponse saoudienne, elle assure disposer de suffisamment de réserves dans un fonds d’urgence pour pouvoir tenir le rythme à une fourchette de cours du pétrole de 26 à 30 dollars le baril « pendant six à dix ans », selon une déclaration de son ministre des Finances Anton Guermanovitch Silouanov.

Touchée dans son orgueil, l’Arabie Saoudite a officiellement déclaré mardi que la production de Saudi Aramco serait finalement portée à 12,3 millions de barils par jour au mois d’avril, quitte à puiser dans ses réserves pour compléter l’extraction.

Dont acte pour le Kremlin qui de son côté assure qu’il pourrait encore accroître sa production de 200 000-300 000 bpj voire de 500 000 bpj, pour se rapprocher de celle du Royaume…

Une provocation calculée ?

A moins que le veto russe ne soit qu’une blitzkrieg destinée à gagner un peu de temps pour rappeler à ses partenaires de l’Opep que l’un des enjeux stratégiques majeurs de l’alliance reste de conforter leurs positions face à une menace Outre-Atlantique. Et d’écorcher au passage la bonne santé économique des Etats-Unis.

Car le ministre de l’Energie russe Alexander Novak a déjà tenté mardi un désamorçage diplomatique à l’intention de l’Opep, en déclarant que sa porte était toujours ouverte à une future coopération avec l’Opep+, et qu’il était même prêt à envisager une nouvelle réunion dès le mois de mai prochain.

Pour les deux nations, le pari de la guerre des prix est en tout cas une mise risquée, et ses dommages collatéraux nombreux. En Arabie Saoudite, tous ces rebondissements ont provoqué une très forte volatilité sur le cours de l’action Saudi Aramco qui a chuté de 10% en séance lundi avant de combler quasi-intégralement son gap aujourd’hui. Ses ambitions de production l’obligeront à creuser ses réserves stratégiques de brut, qui sont loin d’être infinies.

Chute du rouble

En Russie, les moindres revenus du pétrole vont non seulement contraindre le Kremlin à creuser son déficit public, mais vont surtout faire chuter le rouble. Avec le krach pétrolier, la devise russe a chuté lundi de plus de 8% face au dollar, avant de se reprendre de 4,5% mardi. Un avantage pour les consommateurs, mais aussi pour les producteurs de pétrole exportant en dollars, qui bénéficieront de moindres dépenses domestiques, souligne Eurasianet.com. Or, la dévaluation du rouble accroît fortement les risques d’une flambée de l’inflation, et devrait entraîner avec elle dépréciation des autres devises de la région.

De quoi sanctionner doublement ses voisins du Kazakhstan, de l’Azerbaijan, du Turkmenistan et de l’Ouzbékistan, déjà fortement impactés par la baisse des achats chinois de gaz, dont les moyens et les ressources budgétaires limités rendent difficilement soutenables des prix du pétrole aussi bas. Ces difficultés pèseront de façon générale pour tous les gros producteurs d’or noir, de l’Angola au Venezuela, en passant par l’Algérie, l’Irak, le Nigéria, l’Iran, la Libye mais aussi, bien sûr, les Etats-Unis.

La Maison Blanche à la rescousse

Certaines compagnies pétrolières ont déjà pris des mesures pour enrayer les effets de cette période tumultueuse. Occidental Petroleum a abaissé le montant de son dividende de 79 à 11 cents et a réduit d’un tiers ses dépenses en capital.

Et bien que les mastodontes tels qu’Exxon Mobil et Chevron ont les épaules financières pour traverser la tempête, les exploitations plus petites pourraient voir s’assécher radicalement leurs carnets de commandes, « même si beaucoup d’entre elles sont couvertes contre la chute des prix », souligne Bloomberg.

Pour autant, Washington n’a pas l’intention de laisser ce business stratégique seul face à la crise. Alors que le gouvernement planche sur une série de mesures de soutien à l’économie (délai dans le paiement des impôts, création d’un comité spécial de stabilité financière…), la Maison Blanche serait prête à débloquer une aide fédérale pour les compagnies de gaz de schiste touchées par le krach pétrolier et l’épidémie de coronavirus, rapportait mardi soir le Washington Post.

D’après ses sources, ce coup de pouce pourrait prendre la forme de prêts publics à des taux d’intérêts très compétitifs, alors que beaucoup d’entreprises du secteur sont lourdement endettées (40 milliards de dollars selon les estimations de Moody’s), voire se traduire par des actions ciblées au cas par cas.

Enfin, pour ne pas jouer davantage avec le feu, le département américain de l’Energie a reporté une vente de ses réserves stratégiques voté récemment par le Sénat pour réduire le déficit fédéral et couvrir leurs coûts de maintenance.

En attendant que la tempête passe, le secteur devra s’accrocher. Stimulés par les interventions budgétaires américaines et les dernières déclarations russes, les cours du brut ont rebondi mardi de 15,09% (WTI) et de 13,05% (Brent) mardi. Mais le rebond n’aura été de courte durée : les prix se contractent de 2 à 2,4% ce matin alors que le ministre Saoudien de l’Energie a sommé Saudi Aramco de booster ses capacités de production de 12 à 13 millions de barils par jour. Engagé dans ce bras de fer, le Royaume souhaite tout de même éviter de vider ses réserves en quelques mois…


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